mercredi 27 mai 2026

L’illusion du contrat numérique : Quand le Web2 transforme l'internaute en produit, en cible et en suspect

L’illusion du contrat numérique : Quand le Web2 transforme l'internaute en produit, en cible et en suspect

Par Ousmane DIAKITE

Africa55Durable

​Le verdict est tombé, et il est sans appel : le pacte originel du Web2 est rompu. Pendant deux décennies, les géants de la Tech – les fameux GAFA et leurs épigones – ont prospéré sur un mensonge lénifiant : « Si c’est gratuit, c'est vous qui êtes le produit ». Aujourd’hui, la réalité est devenue bien plus cynique. L’internaute n'est plus seulement le produit dont on siphonne les données de manière subtile, voire insidieuse ; il est désormais la vache à lait que l’on somme de payer, et le suspect que l'on traque à coup de vérifications d’identité démesurées.

​Face à cette dérive, l'heure n'est ni au boycott utopique, ni à l’attente stérile d'une autorégulation de ces plateformes. L’heure est à la compréhension scientifique des mécanismes de cette exploitation, pour mieux préparer une troisième voie : celle d'une négociation pragmatique et intransigeante.

​1. La double peine économique : De la monétisation à la taxation

​Le modèle économique des plateformes traverse une crise de maturité structurelle. Portés à saturation par les régulations (comme le RGPD) et par la nécessité de satisfaire des actionnaires toujours plus gourmands, les géants du Net opèrent un virage à 180 degrés.

​Nous assistons à l’avènement de la « double peine ». D'un côté, le capitalisme de surveillance continue d'engranger de l'or noir numérique en épiant nos comportements, nos clics et nos préférences. De l'autre, des plateformes comme X (ex-Twitter) ou Meta introduisent des barrières payantes pour des services autrefois universels. L'internaute est piégé : il paie de son temps, il paie de sa vie privée, et désormais, il doit sortir sa carte bancaire pour exister numériquement.

​2. Le paradoxe des algorithmes : La guerre sélective aux robots

​L'un des symptômes les plus flagrants de la déconnexion de ces plateformes réside dans leur gestion de la modération, teintée d'une profonde hypocrisie managériale. Les utilisateurs se voient de plus en plus fréquemment accusés d'être des « robots » ou des « bots », subissant des blocages arbitraires ou des restrictions de visibilité.

​Pourtant, une question scientifique et logique se pose : quel est le problème, puisque ces plateformes elles-mêmes gèrent les flux humains exclusivement via des intelligences artificielles et des robots ?

​La réponse est purement capitaliste. Les robots des GAFA sont des outils de capture de valeur, conçus pour maximiser l'addiction et le profit. En revanche, les robots tiers (le data scraping) sont perçus comme des parasites qui aspirent la donnée sans payer la dîme. Dans cette guerre de machines, l’internaute humain est une victime collatérale. Il est traité avec la brutalité d'un algorithme aveugle, géré par une bureaucratie numérique qui a banni l'empathie et le discernement humain de ses interfaces.

​3. Le piège des KYC : La marchandisation de l'identité absolue

​Pour répondre à cette paranoïa des robots et sous couvert de "sécurité", les réseaux sociaux déploient massivement les protocoles KYC (Know Your Customer). Rédigés dans des conditions générales d'utilisation d'une subtilité juridique redoutable, ces contrats obligent l'utilisateur à livrer ce qu'il a de plus précieux : son identité régalienne (passeport, carte d'identité) et ses données biométriques (scans faciaux).

​D'un point de vue socio-scientifique, c'est un point de non-retour. L'internaute accepte, pour envoyer un message ou garder un réseau, de confier sa sécurité juridique à des entités privées dont la sécurité informatique est régulièrement prise à défaut. Le risque de piratage, de falsification et, à terme, de revente indirecte ou de profilage absolu transforme le KYC en une arme d'expropriation de la souveraineté individuelle.

​L'urgence de la troisième voie : Vers un nouvel équilibre des forces

​Face à ce constat sombre, la tentation de la rupture (le boycott) ou de la plainte (attendre des lois) est une illusion. Les infrastructures des GAFA sont devenues des services publics mondiaux, indispensables au développement économique, notamment pour le continent africain où la connectivité est un levier d'émancipation majeur.

​La solution ne réside donc pas dans le sabordage, mais dans la négociation. L'internaute doit cesser d'être un sujet passif pour devenir un partenaire contractuel. Les géants du Web ont besoin de notre attention, de nos créations de contenus, et de nos marchés en pleine croissance. C’est sur ce terrain de la valeur partagée qu'il faut désormais couper la poire en deux.

Ousmane DIAKITE

Pour Africa55Durable : Penser un numérique équitable, souverain et respectueux des peuples.


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