Le Piège du Pouvoir-Spectacle : Quand l'Afrique s'affranchira enfin du culte des séminaires et du folklore politique
Si le développement d’un pays se mesurait à la quantité de séminaires, forums économiques, colloques et sommets internationaux qu'il abrite, la Chine devrait aujourd'hui accuser un retard abyssal. Pourtant, l'histoire contemporaine montre une réalité tout autre : la Chine s'est bâtie sans folklore ni tambour, dans le silence des ateliers, des usines et des chantiers d'infrastructure.
À l'inverse, nos nations continuent d'épuiser leurs énergies et leurs budgets dans un théâtre permanent. Entre réunions à haute intensité verbale et dépenses de prestige, il est urgent de regarder la vérité en face : nous assistons à la perpétuation d'un piège sophistiqué, hérité de la néocolonisation, qui hypothèque l'avenir des pays en développement.
1. L'industrie du séminaire : Un anesthésiant intellectuel et géopolitique
Occuper les élites, les experts et les décideurs des pays du Sud dans des hôtels climatisés à débattre de « visions partagées », de « feuilles de route » et de « renforcement des capacités » répond à une fonction politique précise : épuiser l'énergie critique au profit du statu quo.
- L'illusion du mouvement : Organiser un colloque donne l'impression factice que les choses bougent, alors qu'elles font du sur-place.
- Le circuit fermé de l'aide et du conseil : Il existe une véritable « industrie du développement » où les fonds tournent en circuit fermé — partant des bailleurs, finançant des cabinets de conseil occidentaux et revenant sous forme de frais de mission et de logistique événementielle. Ce système n'a aucun intérêt à voir naître l'autonomie.
- Le tribunal de la validation externe : Tant qu'un pays passe son temps à mendier l'onction de la « bonne gouvernance » dans des fora extérieurs, il délègue sa souveraineté et s'interdit d'agir par lui-même.
2. Le symptôme du « pouvoir-spectacle » : Quand le prestige ruine l'État
La dérive n'est pas seulement théorique ; elle se chiffre en milliards. La récente révélation au Gabon d'une facture de 15 milliards de FCFA soumise pour financer une simple « tournée de remerciements » post-électorale illustre de manière caricaturale ce cancer bureaucratique.
Comparons cette dépense de pure prestance avec ce que cette même somme injectée dans l'économie réelle représente :
- En capital humain : De quoi construire, équiper aux standards internationaux et faire tourner des centres de formation professionnelle pour des milliers de jeunes aux métiers de l'ingénierie et de l'agro-transformation.
- En souveraineté productive : Le financement direct de dizaines d'usines locales de transformation pour créer des emplois durables au lieu de financer des bains de foule stériles.
Tant que la politique sera perçue comme une entreprise de représentation théâtrale plutôt que comme une charge de transformation lourde, les budgets publics continueront d'être siphonnés par le paraître.
3. Les voies de la rupture : Vers une culture de l'exécution brute
Pour sortir de cette impasse néocoloniale, l'Afrique doit opérer une révolution mentale et stratégique radicale, articulée autour de trois impératifs :
Instaurer le « Zéro-Budget Événementiel »
Il est temps d'interdire par la loi ou par arbitrage budgétaire le financement public des colloques hors-sol et des tournées de prestige. Ces lignes budgétaires doivent être systématiquement réallouées aux investissements productifs (CAPEX) : machines-outils, infrastructures énergétiques et recherche appliquée.
S'affranchir des indicateurs exogènes
Arrêter de courir après les classements dictés par les institutions occidentales. Chaque nation doit bâtir et imposer ses propres indicateurs souverains : taux de transformation locale des ressources, maîtrise technologique, sécurité alimentaire et niveau d'intégration industrielle Sud-Sud.
Nationaliser la pensée stratégique
Cesser de confier la conception des politiques publiques à des cabinets étrangers sous couvert d'ateliers de « renforcement des capacités ». Les universités nationales, les diasporas qualifiées et les réseaux d'experts endogènes doivent redevenir les seuls maîtres d'œuvre de la vision nationale.
Conclusion
La véritable souveraineté commence le jour où un État cesse de dépenser l'argent de son peuple pour se faire applaudir par les tribunes internationales, et commence à investir chaque centime pour s'imposer par les faits.
La Chine s'est imposée en parlant peu et en construisant beaucoup. Il est temps pour l'Afrique de tourner la page du « tout-séminaire » pour embrasser enfin l'ère de l'exigence, de l'industrie et de la vérité des actes.
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